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Dans un recueil de textes, Jorge Barudy, d'origine chilienne,
s'explique sur son engagement dans le domaine de l'enfance victime
de violence familale: "Mon intérêt pour le thème
de la violence familiale et particulièrement pour la maltraitance
physique, psychologique et les abus sexuels à l'égard
des enfants est pour moi une nécessité vitale de
m'expliquer et de contribuer à la disparition de la violence
humaine sous toutes ses formes".
Dans
le cas de parents violents et/ou incestueux, l'abuseur tente quasiment
toujours de convaincre sa victime, que ce qu'il fait c'est pour
son bien, naturel, nécessaire ou légitime. Ce processus
ne conduit pas seulement à une traumatisation de la victime,
mais en plus à un "lavage de cerveau".
Le
processus thérapeutique est complexe et se joue à
différents niveaux: il s'agit de libérer la victime
des effets aliénants et traumatiques de la terreur familiale,
de faciliter des processus relationnels non-violents, de réécrire
avec la famille l'histoire explicative de ces événements.
Gilbert Pregno: A l'occasion de l'exposé public que vous
avez fait, vous avez à plusieurs reprises évoqué
le fait que vous avez vous-même été victime
de violences, de tortures et que vous avez été interné
dans les camps de concentration au Chili.
Jorge Barudy: Dans les années 70 où il y a eu le
putsch militaire avec pour conséquence la chute de Salvador
Allende, j'ai été fortement sensibilisé dans
mon pays d'origine à la souffrance des victimes en général,
mais aussi aux questions qui touchent la violence, celle que j'appelle
organisée parce qu'elle relève des institutions
et des Etats.
J'ai pu comme thérapeute m'approcher du monde
du tortionnaire...
J'ai pu plus tard au courant de mon expérience comme thérapeute
m'approcher du monde du tortionnaire: ceux-ci ont une appartenance
à un système de croyances et d'idéologies
qui les légitiment en quelque sorte à faire ce qu'ils
font. Ce système leur donne la distance nécessaire
pour supporter sinon pour se couper de la souffrance qu'ils créent
chez autrui.
Au Chili, pour moi cela a été le camp de concentration,
la torture. Pour des amis, la torture et puis la disparition,
la mort. L'expérience que j'ai faite dans le camp de concentration
au Chili m'a permis de vivre des situations de résistance
collective, un climat de grande solidarité. Après
coup et en ayant réussi à m'en sortir, j'ai pu en
tirer quelque chose de très enrichissant, qui m'a marqué
et que je n'oublierai jamais.
Une contre-culture pour affronter la violence...
Vous
avez parlé aussi de la violence à un niveau politique
en évoquant les enfants et leurs droits.
Dans
nos sociétés, nous sommes dans une situation qui
paraît paradoxale. Il faut souligner l'aspect positif qui
découle de l'engagement de milliers de personnes dans le
monde entier pour les droits de l'enfant. Il y a là émergence
d'une contre-culture à la violence, qui fait qu'on parle
des maltraitements, des abus sexuels, des négligences.
D'autre part, dans les sociétés dites riches, liées
à une idéologie économique libérale
et de marché libre, nous vivons dans la croyance que tout
est à vendre et à acheter.
Il y a peu de place pour l'affectif, le relationnel et aussi pour
les enfants. Le risque est que les enfants sont de plus en plus
perçus comme un fardeau presque en concurrence avec tout
ce qu'une société de libre marché peut nous
offrir comme bien-être avec ses biens de consommation et
notre recherche d'individualisme. La dénatalité,
les rapports que certaines personnes développent avec les
animaux domestiques (qui prennent ainsi la place des enfants),
mais aussi les maltraitements et les négligences d'enfants
en sont un bon exemple.
Il y a aussi l'utilisation du corps de l'enfant comme un produit
publicitaire par le biais de la mise en avant de son innocence,
de sa beauté, de sa sexualité. Je parle d'un processus
socialement accepté et légitimé de pédophilisation
de l'enfant.
L'enfant peut s'auto-signaler à d’autres...
L'abus sexuel des enfants, s'agit-il d'un phénomène
en recrudescence?
Personne
ne peut dire si c'est plus fréquent maintenant qu'avant.
Ce qui est nouveau, c'est que la parole sur l'abus a été
libérée, les dévoilements sont de plus en
plus nombreux. Il y a des campagnes de prévention dans
les écoles: l'enfant peut s'auto-signaler à des
adultes qui sont plus attentifs qu'avant.
Une
des trames de discussion consiste à polariser protection
de l'enfant et travail avec les familles.
Le
risque dans les interventions psychosociales et judiciaires est
de parcellariser les solutions à donner, en créant
des clivages, en opposant par exemple les deux points que vous
évoquez. Ce qui est important c'est de développer
une approche globale, écologique qui englobe tout le système
familial. Cela nous conduit à penser que la protection
de l'enfant doit avoir le souci de protéger ce qu'il reste
de bon dans la famille. On garde alors l'espoir d'aboutir à
des changements utiles non pas seulement pour la victime. Je pense
qu'il faut être conscient que si quelqu'un fait quelque
chose de contraire à la loi, il doit être jugé.
Une des lois fondamentales de l'espèce humaine interdit
l'abus sexuel. Mais la loi, et ceux qui l'élaborent et
l'appliquent, doivent réfléchir
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